Joy sortait de ces moments de solitude et de silence avec une telle verve expressive que Sagamore exerçait son art de l'écoute attentive, en se rappelant que s'il nous a été donné deux oreilles et seulement une bouche, c'est pour écouter deux fois plus qu'on ne parle. Écouter l'autre, réalisa-t-il subitement, c'est lui donner de découvrir ce qu'il pense à travers ce qu'il exprime.
-Tu vois, reprit Joy, il y en a qui sont sous un grand ciel bleu et qui prennent le premier nuage venu comme un signe de mauvais augure. Ils disent : « c'était trop beau ; ça ne pouvait pas durer ! »
Et puis il y en a d'autres qui se trouvent dans le brouillard complet et qui s'accrochent au tout petit carré de ciel bleu qui apparaît. Ils le remarquent tout de suite, ils s'y accrochent, ils barbouillent leur espérance de ce bleu, et rêvent d'un lendemain qui chante à tue-tête. Ils se disent : le bonheur, ça doit ressembler à cela, à ce petit carré de ciel bleu qui gagne peu à peu sur la grisaille, et finit par couvrir le brouillard le plus tenace. Le carré de ciel bleu, c'est comme un petit bonheur la chance qui passait par là dans un coin de ton ciel. Si tu y plonges ton espérance, tu peux le transformer en un grand bonheur la foi. Alors, ton ciel s'ouvre et le grand bleu commence à se déployer jusqu'à emplir tout l'infini et à te délivrer un bonheur sans mélange.
Tu sais, il y a un truc qu'on enseigne pas à l'école et, c'est dommage, parce que cette connaissance, on pourrait s'en servir toute la vie : c'est d'apprendre à faire clair en soi. Malgré les obscurités environnantes, il faut créer son clair de soi. Comme la lune a son clair de lune. Autrement, c'est la nuit noire, et quand ça arrive, on est terriblement malheureux.
Joy et la divine quête du bonheur, F.GARAGNON